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Le rêve de Marigny

Le rêve de Marigny

Titel: Le rêve de Marigny
Autoren: Monique Demagny
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Abel observait Jeanne, elle allait encore lui faire la leçon. C’était son exercice préféré depuis leur enfance. N’était-elle pas l’aînée ? N’avait-elle pas souvent pallié l’absence des parents ? Le père en voyage, la mère occupée, Jeanne avait tout naturellement pris l’ascendant sur ce frérot 1 tout rond, tout doux, tout joli. D’un mouvement naturel elle avait décidé de longue date de l’aider à grandir.
    Une bouffée de nostalgie attendrit Abel. Le souvenir l’envahit du jardin de la rue Neuve-des-Bons-Enfants. Du soleil, des oiseaux, des herbes folles, quelque chose qui ressemblait au bonheur. Ce jardin était-il tel que dans son souvenir ? En avait-il recomposé l’image ? L’important n’était pas là. Quand il faisait ce plongeon imaginaire dans le carré de verdure, qu’il avait peut-être recréé de toutes pièces, un grand bien-être l’envahissait. Il était heureux. S’il s’en souvenait à l’instant c’est que dans ce cadre apaisé de son enfance Jeanne étaittoujours présente, et comme aujourd’hui en l’année 1749, elle y était grave et docte. Elle disait volontiers :
    — Il faut apprendre, petit frère !
    — Apprendre quoi ?
    — Les choses.
    Quel programme ! Les choses, la vie, ce qu’il faut dire et faire, et ce dont il faut se garder. Jeanne avait toujours excellé dans ce rôle de mentor. Elle ne s’en était jamais lassée et Abel n’avait pas eu lieu de s’en plaindre. Il avait avancé derrière elle dans les méandres compliqués de la société. C’était encore plus difficile depuis que Jeanne, promue favorite du roi, avait son appartement à Versailles. Rien ne serait jamais plus pareil, et rien sans doute ne serait plus jamais simple. Sa propre existence était bouleversée de la faveur de Jeanne, car sa sœur n’avait pas cessé de le tenir par la main. Que pouvait-il faire, hors la suivre ? Voilà un bouleversement dont il était bien délicat de s’accommoder et après quatre années d’initiation Abel tâtonnait encore et parfois s’emportait un peu trop vite. Faire son chemin en « ce pays-ci » supposait qu’on sache échapper à toutes sortes de chausse-trappes. Jeanne y marchait d’un pas ferme et cependant prudent, et comme il le faisait depuis toujours, Abel allait dans son sillage. Ce parcours périlleux n’allait pas sans quelques leçons, et il sentait bien qu’il allait devoir en cet instant reprendre le rôle du « petit frère ».

    En attendant le prêche qui ne pouvait tarder Abel cala au mieux sa grande stature dans un fragile fauteuil cabriolet. Les femmes choisissent des meubles si légers !Jeanne, à son habitude, recevait son frère dans le cabinet intérieur de l’appartement qu’elle occupait au deuxième étage du corps central du château de Versailles, juste au-dessus de l’appartement du roi. Neuf fenêtres y déversaient des flots de lumière et le regard surplombait les arbres pour aller à l’horizon jusqu’à la forêt de Marly. Pouvait-on jamais se sentir enfermé en ce lieu ? Au cours de cette année qui venait de s’écouler l’oncle Tournehem en qualité de Directeur des Bâtiments du Roi y avait ordonné des travaux. Jeanne qui s’était installée quasiment dans les meubles de madame de Châteauroux avait pu cette fois y imprimer sa marque. L’effet était indéniablement réussi. On entrait dans l’appartement par une grande antichambre où on trouvait à droite la chambre et à gauche une vaste pièce à large alcôve. Un petit réchauffoir était attenant à cet endroit où les soupers se tenaient parfois. Le grand cabinet avait été scindé en deux parties. La pièce la plus grande était réservée aux audiences, elle était un peu guindée comme on peut l’être en représentation. Le petit cabinet attenant était le lieu de l’intimité. Là, rien de superflu, rien de grandiose, c’était une pièce à vivre plus qu’à recevoir. Un camaïeu de vert pastel et de rose très pâle donnait au lieu une connotation féminine. Tout ici rappelait que c’était une femme qui recevait. Les fauteuils étaient gracieux, le secrétaire en pente exquis, et la table-écran devant la cheminée se faisait oublier, elle était là pour l’utilité. Une petite table plaquée de bois de violette ajoutait sa délicatesse à l’élégance de l’ensemble. Abel sourit. L’oncle avait bien fait les choses, le petit cabinet ressemblait à Jeanne.

    On était si bien dans

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