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C'était le XXe siècle T.1

C'était le XXe siècle T.1

Titel: C'était le XXe siècle T.1
Autoren: Alain Decaux
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I

Le cuirassé « Potemkine »
    27 juin 1905
    Ce matin-là, 27 juin 1905, le docteur Smirnov aurait préféré se trouver à cent lieues du pont du cuirassé Potemkine . Très grand, mince, bien serré dans sa redingote, arborant sur ses épaulettes d’argent les trois étoiles noires de son grade, il se penche vers d’énormes carcasses de bœuf suspendues à des crochets sur le spardeck. Près de lui, l’air ennuyé, un officier marinier. Un peu plus loin, des marins, à la fois goguenards et furieux : ils savent parfaitement de quoi il s’agit.
    La veille au soir, le torpilleur N. 267 s’est rangé le long du Potemkine . Il apportait du ravitaillement que l’on a hissé sur le pont. Pour les officiers, de la farine, du vin, des sucreries. Pour l’équipage, des carcasses de bœuf dont il était prévisible que l’on ferait du bortsch . C’est au matin du 27 juin que l’un des marins, venu prendre son quart de 4 à 8 heures, a été frappé par l’odeur – pour dire vrai, la puanteur – qui émanait des carcasses. Il s’est approché : la viande grouillait d’asticots blancs frétillants. Quand l’équipe chargée de nettoyer le pont a paru, le marin l’a alertée. Bientôt, plus de cent hommes se sont rassemblés autour des carcasses, humant la viande avec colère et se penchant pour voir de plus près les vers. On se récriait, on ne pouvait y croire. Cette viande-là n’était bonne qu’à être jetée par-dessus bord ! Même des cochons n’auraient pas voulu d’une saloperie pareille ! De toute façon, personne n’en mangerait.
    Ces marins-là sont pour la plupart des moujiks requis de force pour servir sur les bateaux du tsar. Des illettrés. Donc, ils raisonnent simplement et s’expriment plus simplement encore. Soudain une voix, plus précise que les autres, a claqué comme une évidence :
    — Faut demander au toubib de venir voir !
    Le toubib ? La viande avariée, c’est bien connu, est mauvaise pour la santé. La santé, ça regardait le toubib. On est allé porter la revendication auprès du commandant, le capitaine de vaisseau Golikov. Celui-ci n’a pas trouvé la requête outrageante. Il n’est plus tout jeune, le commandant Golikov. Sa barbe et sa moustache sont grises. De ses longues années de service il a acquis une philosophie débonnaire qu’il met en pratique dans sa façon de commander. D’ailleurs, les réclamations sur la nourriture, il a toujours connu cela. L’équipage veut que le toubib aille inspecter la viande ? Eh bien, qu’il y aille !
    Voilà pourquoi le docteur Smirnov considère sans joie les carcasses de bœuf devant lesquelles le quartier-maître l’a conduit. D’évidence, ce qui lui plaît le moins, ce sont ces groupes de marins dont le regard inquisiteur pèse sur lui. Les hommes le voient se pencher, comme s’il voulait vérifier si ces fameux vers ne sont pas un mythe. L’odeur devrait lui sauter au visage. Il n’en montre rien. Avec un naturel trop parfait pour n’être pas feint, il lance, à l’adresse du quartier-maître :
    — Cette viande est excellente. J’estime qu’elle est parfaitement comestible. Il suffira de la laver au vinaigre.
    Un mot, un seul a frappé les marins : comestible. On voudrait donc la leur faire manger, cette viande pourrie ? C’est le toubib qui a osé dire ça ? Si cette pensée est celle de chacun, nul ne songe encore à l’exprimer ouvertement. Le toubib est un officier. La discipline interdit à un simple marin de manifester ses sentiments devant un officier.
    Smirnov se rend chez le commandant, lui confirme son verdict : il s’agit là d’œufs de mouches. Comme il fait très chaud, les œufs ont éclos plus vite qu’à l’accoutumée. Il réitère son conseil de laver la viande au vinaigre. Après quoi, on pourra la consommer sans inconvénient. Smirnov passe l’odeur sous silence. Il indique néanmoins au commandant qu’il juge l’équipage assez énervé. Il prend congé.
    Enervé, l’équipage ? Ce n’est pas pour surprendre le commandant Golikov. Cette année-là, toute la Russie l’est. Golikov se borne à proférer un ordre qui, à son avis, devrait calmer les esprits. Près des carcasses, il fait placer un factionnaire. L’homme, ostensiblement muni d’un papier et d’un crayon, devra noter les noms de ceux qui se livreraient à des commentaires déplacés. Golikov connaît bien ses hommes : le simple appareil de la discipline terrorisera ces braves gens

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