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Même pas juif

Même pas juif

Titel: Même pas juif
Autoren: Jerry Spinelli
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pris
    la fuite. J’avais cherché, encore et encore, Greta et ma famille, à
    travers toute la Pologne. J’avais fini par échouer dans la ville de
    Varsovie, où j’avais appris à voler de la nourriture pour ne pas
    mourir de faim. Je n’avais jamais revu ni Greta ni mes parents,
    ni mes frères ni mes sœurs.
    C’est ainsi que, grâce à Youri, dans une cave sise sous un
    salon de coiffure quelque part à Varsovie, Pologne, à l’automne
    1939, je suis né, pourrait-on dire. Seul un détail manquait.
    Agitant ma pierre jaune sous le nez de Youri, je lui ai demandé :
    — Et ça ?
    Il a toisé la pierre.
    — Oui… c’était à ton père. Il te l’a donnée.
    Ça ne me suffisait pas.
    — Et quoi d’autre ?
    — Avant ton enlèvement. C’est tout.
    J’adorais mon histoire. À peine en avais-je entendu les
    mots, que je suis devenu mon histoire. Je m’adorais. Des jours
    31

    durant, je n’ai pas fait grand-chose d’autre que de m’admirer
    dans le miroir du barbier, fasciné par le reflet du visage qui me
    fixait.
    — Misha Pilsudski… ne cessais-je de répéter. Misha
    Pilsudski… Misha Pilsudski…
    Mais me contempler et me chantonner mon nom devint
    insuffisant. J’avais besoin de me raconter à quelqu’un d’autre.

    32

8

    Je suis retourné dans le jardin aux tomates et à la petite fille aux
    grands yeux. Elle n’était pas là. Les tomates non plus. Même les
    toutes petites vertes avaient disparu. Par contre, il y avait des
    flèches. Peintes sur des morceaux de papier transpercés par des
    bâtonnets qui étaient plantés dans le sol.
    J’ai suivi les flèches. Elles menaient à un coin reculé du
    jardin. La dernière était dirigée vers le sol. J’ai creusé avec mes
    doigts. J’ai senti quelque chose. Je l’ai déterré et brossé. De la
    taille d’une noix, c’était enveloppé d’un mince papier doré. Je
    l’ai déballé. Un chocolat fourré. Je l’ai brisé. Une griotte. Du jus
    rouge a coulé sur le sol. J’ai mangé le bonbon. Ai léché mes
    doigts. Ce n’était pas une noisette enrobée de ganache, mais
    c’était presque aussi bien.
    Quand j’ai relevé la tête, la fillette était sur le perron.
    — C’était bon ? a-t-elle demandé.
    — Oui. Mais je préfère les ganaches. Fourrées avec une
    noisette.
    — Je l’ai plantée au printemps. C’était une graine de pomme
    de terre. Elle était censée donner une patate. Mais personne ne
    l’a ramassée au moment de la récolte des pommes de terre. Tout
    le monde l’a oubliée.
    Elle a écarté les bras et haussé les épaules pour bien
    montrer que personne n’y avait pensé.
    — Alors, a-t-elle repris, c’est devenu un bonbon. C’est ce qui
    arrive quand une patate reste trop longtemps en terre. Tu
    savais ?
    — Non. Je m’appelle Misha Pilsudski. Je suis un tsigane des
    terres de Russie… Mon père m’a donné ça avant qu’on m’enlève,
    ai-je ajouté en montrant ma pierre jaune.
    Et je lui ai raconté tout sur moi-même et ma famille.
    Elle écoutait, ses grands yeux écarquillés, son menton dans
    les mains. Quand j’ai eu terminé, elle a dit :
    33

    — Ce n’est pas bien, de voler. Qu’est-ce que tu lorgnes
    comme ça ?
    — Tes chaussures. Je les adorais. Elles étaient noires et
    aussi luisantes que ses yeux.
    Elle a soulevé sa jambe, a tourné sa cheville de-ci de-là. Elle
    a collé son pied sous mon nez.
    — Tiens, a-t-elle dit. Regarde-toi.
    J’ai plissé les yeux. J’étais là, aussi visible que dans le miroir
    du salon de coiffure. J’ai regardé… regardé… Soudain, elle a ri.
    J’avais été si concentré par mon image que je n’avais pas
    remarqué qu’elle avait lentement baissé la jambe, posée
    maintenant sur une marche. J’étais à quatre pattes, toujours
    aussi fasciné.
    J’ai éclaté de rire, moi aussi.
    — Tu es juive ? ai-je demandé ensuite.
    Avec sa bouche, elle a fait le poisson, et elle a aspiré un
    grand coup. Un doigt sur les lèvres, elle a secoué la tête. Puis ses
    mains en conque autour de mon oreille, elle a chuchoté :
    — Oui. Mais je n’ai pas le droit de le dire.
    — Est-ce que ton père lave le trottoir avec sa barbe ?
    — Mon père n’a pas de barbe, a-t-elle répliqué, un pli
    étonné sur le front.
    — Vous cuisez les bébés ?
    — Bien sûr que non ! Quelle question imbécile !
    — Je suis un imbécile.
    Penchant la tête, elle m’a examiné.
    — Quel âge as-tu ?
    — Je sais pas.
    Youri ne m’avait pas

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