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Même pas juif

Même pas juif

Titel: Même pas juif
Autoren: Jerry Spinelli
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l’arrivée des Bottes Noires. Je me suis mis en
    tête d’aller sur le grand boulevard pour y revoir le défilé. Car je
    croyais que la parade ne s’interrompait jamais, se poursuivant
    jour et nuit. Je ne pouvais louper ça !
    Je me suis hissé hors de la cave et j’ai filé au galop.
    Malheureusement, en atteignant le grand boulevard, j’ai
    constaté qu’il n’y avait pas de défilé. Il y avait tics tramways et
    des automobiles, des gens en veux-tu en voleur ! ». À la maison,
    je cherchais frénétiquement ma ganache, délaissant les autres
    bonbons. Youri me disputait parce que je gâchais. Les sucreries
    exceptées, il m’obligeait à terminer chaque chose que j’avais
    entamée.
    — Où est le défilé ?
    Le plus grand des deux a ri.
    — Tu as cinq jours de retard, m’a-t-il répondu. C’est fini.
    Je me suis efforcé de réfléchir.
    — Les chars sont partis, alors ?
    — Non.
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    — Youri dit que vous me haïssez, mais je le crois pas.
    — Bien.
    — Un jour, moi aussi, je serai un Bottes Noires.
    Le grand soldat a dit quelque chose à son camarade, mais je
    n’ai pas compris. Baissant la main, il a caressé mes cheveux
    courts.
    — Un jour, petit garçon noir. Es-tu juif ?
    — Non. Tsigane. Et toi, tu es juif ?
    Une nouvelle fois, il a souri et parlé à l’autre qui, lui, ne
    souriait pas.
    — J’espère bien que non, a-t-il fini par lâcher.
    Et ils sont partis.
    J’ai repéré une dame chargée de choux à la crème. Ne me
    demandez pas comment je savais que c’était des choux à la
    crème. C’était une banale boîte de pâtissier en carton blanc
    enrubannée d’une ficelle blanche. J’avais un don pour sentir ces
    choses-là.
    Peut-être parce que je volais de la nourriture depuis que
    j’avais l’âge d’avoir des souvenirs.
    Je me suis approché d’elle par-derrière. Elle avait un
    manteau rouge, car l’air était frisquet. Les coutures de ses bas
    étaient deux lignes droites courant de sa cheville à l’ourlet de
    son manteau. Ses mèches blondes s’échappaient d’un petit
    chapeau noir. La boîte à gâteaux pendait à l’une de ses mains.
    Elle n’était pas du genre qui hurle. Ce qui n’était pas le cas
    de tout le monde. Après lui avoir arraché son bien, je n’ai pas
    entendu de cris derrière moi. Ni de bruits de pas. Elle n’était pas
    du genre qui poursuit non plus. Malgré tout, j’ai couru. Je
    courais toujours. Je ne savais pas comment ne pas courir.
    C’était ma vie : je volais, je courais, je mangeais.
    Je galopais donc, chassé par moi-même, pourrait-on dire.
    J’ai tourné le coin d’une rue et me suis brusquement retrouvé
    les quatre fers en l’air. J’étais entré de plein fouet dans
    quelqu’un. Un garçon. Manchot.
    — Le tsigane ! s’est-il écrié.
    — Mes choux à la crème ! me suis-je écrié.
    Ils étaient éparpillés sur le trottoir. De même que les
    chaussons aux cerises du manchot. Attrapant un chou, il me l’a
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    jeté au visage. Je lui ai rendu la pareille. Ravis, nous avons
    essuyé la crème pâtissière de nos joues et l’avons mangée. Nous
    avons raclé la crème au beurre et le sirop de cerise répandus sur
    le trottoir. Ce que nous n’avalions pas, nous nous le balancions
    au visage, retombant sur nos fesses à force de rire. Les passants
    faisaient un détour pour nous éviter.
    — Tiens, tiens ! a dit une voix. Petits voleurs, va !
    C’était un Bottes Noires, hilare. Nous avons déguerpi
    comme des mouches. Manchot d’un côté, moi de l’autre. Les
    rires du Bottes Noires se sont estompés, au loin.
    J’ai filé le long des ruelles. Je ne savais pas où j’étais, mais
    ça n’avait pas d’importance. J’étais en ville. Le seul monde que
    je connaissais.
    J’ai débouché sur un jardin. Certaines personnes avaient
    une petite cour derrière leur maison. À cette époque de l’année,
    elles n’étaient plus que tiges brunes, chaume et feuilles mortes.
    Celle-là ne dérogeait pas à la règle, mis à part un rejet sinueux
    rouge et vert. C’était un pied de tomate, probablement l’unique
    survivant de la saison. Les saisons ne m’étaient pas inconnues,
    même si j’ignorais tout des mois et des années – je n’en avais
    pas besoin. Je sais aujourd’hui que cette scène devait se passer
    en octobre 19392.
    Le pied était chargé de tomates vertes et de deux rouges
    rebondies et bien mûres. J’avais encore faim. Arrachant un des
    fruits, je me suis assis en

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