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Même pas juif

Même pas juif

Titel: Même pas juif
Autoren: Jerry Spinelli
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C’étaient les sirènes. Devant nous, une boutique a
    explosé dans un geyser de flammes.
    Les gens ont crié. Le tramway a hoqueté avant de s’arrêter
    brutalement. En une seconde, il s’est vidé. Même le conducteur
    avait pris ses jambes à son cou, au milieu de la foule.
    Soudain, les rues étaient vides. Une drôle de musique a
    envahi l’espace : les gémissements des sirènes et le fracas sourd
    des obus qui explosaient.
    Je me suis hissé dans l’habitacle. J’ai soulevé la fenêtre qui
    emprisonnait les doigts de Youri. Il est tombé par terre. Au bout
    d’un instant, il a surgi à la portière. Il a levé les mains en l’air et
    a poussé un cri de joie :
    — Enfin !
    J’ai cru qu’il se réjouissait de sa libération, mais je me
    trompais.
    — J’ai toujours rêvé de conduire un de ces engins.
    Il s’est assis sur le siège du conducteur. A examiné le
    tableau de bord. A poussé un bouton, tiré une manette. Le
    tramway s’est ébranlé, et nous sommes partis.
    Quelle virée ! Youri orientait le manche à balai de-ci de-là. Il
    a découvert comment accélérer, toujours plus vite, et le
    tramway a hurlé à l’unisson de nos voix en fonçant à travers la
    ville désertée. De la fumée montait au-dessus des toits, comme
    si des géants tiraient sur des cigares. Youri m’a montré
    comment déclencher la sonnette, et je l’ai actionnée, encore et
    encore, la stridulation se joignant à la symphonie du
    bombardement.
    Nous avons fini par arriver à un anneau où les tramways
    étaient censés faire demi-tour, mais Youri n’a pas ralenti, et
    notre véhicule a déraillé. C’était comme de chevaucher une
    maison et de tamponner d’autres maisons. Nous avons percuté
    un restaurant, labourant un champ de nappes rouges jusque
    dans la cuisine, dans un fracas assourdissant, et il n’y avait
    toujours personne pour nous crier : « Stop ! Stop ! » De la
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    choucroute a éclaboussé le pare-brise quand les fourneaux ont
    arrêté notre course. Le tramway s’était renversé sur le flanc, et
    nous étions accrochés à nos sièges. Youri ululait comme un
    loup, et moi, en dépit des conduits d’évacuation des cuisinières
    qui se sont abattus sur nous, tels des arbres, je riais sans cesser
    de tirer la sonnette, encore et encore.

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    5

AUTOMNE

    Les avions n’ont pas tardé à surgir, ajoutant leur
    bourdonnement d’abeilles à la symphonie. Je voulais les voir,
    mais Youri refusait de me laisser sortir.
    — Pourquoi on ne peut pas aller dehors ? ai-je protesté.
    — Ils larguent des bombes.
    Je me suis dit : « Voilà ce que fait l’ennemi. Il vole au-
    dessus de toi dans son avion. S’il te voit dans la rue, en bas, il
    laisse tomber une bombe sur ta tête. » Je m’imaginais les
    bombes comme des ballons de fer noir de la taille d’une
    marmite à choucroute.
    Chaque jour, les sirènes hurlaient pour nous avertir de
    l’arrivée des bombes. Nous restions dans la cave, ne sortions
    que le soir. C’est là que j’ai découvert la réalité des bombes. Par-
    delà les toits, la ville était en feu. On aurait dit que le soleil était
    coincé dans le ciel.
    Telle était notre existence, alors.
    Certaines nuits, la ville se réduisait à nous deux. Pas besoin
    de voler. Il nous suffisait d’entrer dans les boulangeries, les
    boucheries et les épiceries vides et de prendre ce qui nous
    plaisait avant de rentrer à la maison. Nous ne courions pas. Les
    réverbères étaient éteints.
    Parfois, nous allions à l’écurie. Les autres s’y trouvaient
    déjà. Tout le monde déposait de la nourriture sur le tas. Nous
    nous battions avec avant de la manger. Dans le noir, nous nous
    donnions des coups de gourdin à l’aide de saucisses longues
    comme le bras. Les bouts des cigarettes trouaient l’obscurité de
    leur lueur orangée. Les chevaux avaient disparu. Le garçon
    d’écurie ne venait plus nous crier dessus.
    Puis, un jour, les sirènes sont restées silencieuses.
    Youri et moi étions chez nous, dans notre cave. Youri m’a
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    ordonné d’attendre, est sorti, est revenu et m’a lancé :
    — Allons-y.
    Il a fourré un fromage dans sa poche et un dans la mienne,
    et nous avons gagné la rue en passant par le salon de coiffure.
    Nous marchions d’un bon pas. J’avais du mal à suivre. Me
    prenant la main, Youri m’a tiré derrière lui. Les gens étaient
    dehors. Ils allaient dans la même direction que nous. Nous
    avons croisé des squelettes noirs

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