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Pour vos cadeaux

Pour vos cadeaux

Titel: Pour vos cadeaux
Autoren: Jean Rouaud
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I
     
     
    Elle ne lira pas ces lignes, la petite silhouette ombreuse,
dont on s’étonnait qu’elle pût traverser trois livres sans donner de ses
nouvelles – ou si peu, figuration muette, condamnée au silence par le
ravissement brutal de l’époux et un chagrin si violent qu’elle crut qu’il
aurait raison d’elle, de sa vie, un chagrin à couper le souffle, qui étouffe
aussi sûrement qu’autrefois un oreiller appliqué sur le visage d’un enragé, ce
dont s’accommodait même l’Eglise, pourtant tatillonne dès qu’il s’agit de
décider à la place de Dieu du terme de la vie d’un homme, mais la souffrance
des mordus était à ce point atroce que la parole divine était priée de mettre
une sourdine à ses principes, et le regard divin de détourner un moment les yeux,
le temps que le corps entré en agonie, hurlant, la bave aux lèvres, retrouve
sous cet éteignoir de plumes la paix du sommeil le plus profond. Et qu’il fût
définitif, ce n’était que la conséquence de l’attente vaine d’un signe de
compassion dont on estimait en cette circonstance particulière qu’il eût été
dans l’ordre de la charité qu’il se manifestât.
    Elle ne lira pas ces lignes, notre enragée de mort et de
chagrin, et donc d’amour peut-être, victime d’une morsure d’amour, car, enfin,
c’est la perte d’un homme qui la plonge dans cet état, et pas de n’importe quel
homme comme tous les autres hommes, non, de son homme premier et dernier, le
seul qu’elle ait accueilli en elle, celui avec lequel elle partagea l’intimité
des corps. Même si Nine doute que notre mère fût une grande amoureuse, mais
cela, on ne le sait pas, la nuit des amants réserve des surprises, et
d’ailleurs c’est Nine encore qui raconte comment elle demandait à sa grande
fille, quand elles dormaient ensemble, de lui tenir la main, comme faisait le
disparu. Ainsi, elle avait besoin, avant d’affronter l’aveuglant sommeil, de ce
réconfort, de cette assurance, ainsi que l’on s’assure en montagne, et donc, à
la lumière de cet aveu tardif de Nine, longtemps refoulé car, ce que lui
demandait notre mère, c’était de prendre littéralement la place du mort, voilà
nos deux parents liés par les mains comme des encordés, et du coup l’on
comprend que le premier à dévisser entraîne l’autre dans sa chute au cœur des
ténèbres.
    Elle ne lira pas ces lignes, bien sûr. Vous l’imaginez
découvrant ces commentaires sur sa vie amoureuse ? C’est que vous ne
l’avez pas connue. Ce n’est pas Heddy Lamar. Elle est celle à qui, jeune fille,
un théologien sévère et sentencieux décommandait la lecture de Henry Bordeaux. Henry
Bordeaux, le même, écrivain français (Thonon-les-Bains, 1870 – Paris
1963) qui « s’attacha à exalter l’ordre moral, incarné dans l’esprit de
famille et dans une foi traditionnelle ». Et sans doute, à la lumière de
cette note, le prélat censeur avait-il raison, mais on se dit que, pour la
liberté de penser de notre maman, ce ne devait pas être tout rose. En quoi il
n’y a pas lieu de s’étonner, quand on sait qu’elle est née en mil neuf cent
vingt-deux, le cinq juillet, à Riaillé, Loire-Inférieure, c’est-à-dire dans ces
terres de l’Ouest labourées par la Contre-Réforme, encore sous le choc des
prônes menaçants de Louis-Marie Grignon-de-Montfort, lequel, s’il lutta
férocement contre le jansénisme, n’encourageait pas pour autant à goûter aux
plaisirs de la vie, et des régimes d’austérité du terrible abbé Rancé, celui
dont Chateaubriand à la demande de son confesseur dut raconter la vie en
rémission de ses péchés (ceux du vicomte), et qui s’installa quelque temps à
l’abbaye voisine de La Meilleraye, le temps de mettre tout le monde au pas,
avant de repartir serrer la vis ailleurs, en emportant ce qu’il faut bien
appeler son doudou, puisqu’il la traînait partout : la tête coupée de son
ancienne maîtresse. Mais si, comme en témoigne son attachement fétichiste à ses
amours, la première partie de son existence avait été libertine, on ne retenait
de son enseignement que la seconde, laquelle, hors la prière et la
mortification, n’offrait pas beaucoup de perspectives. Ajoutez les hordes
chouannes et les châtelains du bocage toujours aux commandes, et vous
comprendrez que cet héritage rabat-joie augurait mal pour la débarquée du cinq
juillet d’une vie d’aventures et de licence. Une double

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