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Même pas juif

Même pas juif

Titel: Même pas juif
Autoren: Jerry Spinelli
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rappelé Youri
    racontant l’histoire de mes débuts, lorsque j’étais devenu
    l’esclave de paysans. J’étais peut-être en train de rattraper ma
    vie.
    Au bout de quelques jours, la femme du fermier est venue
    dans la grange.
    — Tu ne dois pas t’enfuir, m’a-t-elle dit. Il y a une nouvelle
    loi. Tous les enfants sont obligés de travailler dans les fermes.
    — Après, on les envoie aux fours ? ai-je demandé.
    — Oui. Après.

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    Je dormais dans la grange, mangeais dans la grange, travaillais
    dans la grange. Lorsque je ne travaillais pas dans la grange, je
    travaillais aux champs. À transbahuter des pierres dans la
    carriole, à débarrasser les légumes de leurs parasites (quand je
    n’en débarrassais pas mon propre corps). J’ai appris à traire la
    vache. Un jour, elle m’a donné un coup de pied. Alors, je lui ai
    raconté ce qui était arrivé à la vache du ghetto. La femme du
    fermier – elle s’appelait Elzbieta – me nourrissait avec les
    cochons. Les toilettes des cochons étaient mes toilettes.
    Tous les soirs, on m’attachait à mon pieu. Parfois, la nuit,
    j’entendais, à l’autre bout des champs, les halètements des
    locomotives et les claquements des roues en acier. Bien souvent,
    j’ai demandé à Elzbieta la fermière :
    — Quand la loi se terminera-t-elle ? Quand pourrai-je aller
    aux fours ?
    — Bientôt, me répondait-elle toujours. Mais tu ne dois pas
    t’enfuir. Sinon, les nazis brûleront la ferme et nous jetteront aux
    cochons.
    Alors, je travaillais, attendais, discutais avec l’âne et les
    souris.
    Puis, un jour, un homme est arrivé dans une charrette tirée
    par un cheval. Il a parlé au paysan avant de repartir. Plus tard,
    j’ai entendu ce dernier crier dans la maison. Dans la nuit, j’ai été
    réveillé par une voix, celle de la femme :
    — Cours !
    La corde autour de ma cheville était dénouée. Sous ma
    chemise, contre ma peau, quelque chose d – u pain. J’ai couru.

    La guerre était finie. J’avais passé trois ans à la ferme.
    J’étais de retour le long des rails. Cette fois, j’avais de la
    compagnie. Des gens par milliers se traînaient par les routes et
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    les champs et les rails. Il n’y avait plus de Bottes Noires pour les
    surveiller.
    En revanche, il y avait des foires. Des marchés. Qui
    surgissaient dans les champs longeant la voie ferrée,
    disparaissaient le jour suivant. Les gens vendaient des objets.
    — Chaussures !
    — Briquet !
    — Pommes !
    Tout pour de l’argent. Tout pour de la nourriture.
    J’ai aperçu une tente en draps de lit. Un homme hélait les
    passants :
    — Par ici, par ici ! Venez voir Hitler ! Entrez ! Cinquante
    zlotys seulement !
    Je n’avais pas l’ombre d’un zloty. J’ai attendu que quelqu’un
    paie pour me glisser sous le drap. Un squelette était allongé sur
    le sol. Les os de ses pieds avaient été fourrés dans de hautes
    bottes noires. Un casque d’acier engloutissait la moitié de son
    crâne ricaneur.
    — Dix zlotys ! criait un autre homme. Vous n’allez pas en
    croire vos yeux !
    Ici, pas de tente, juste un mouchoir. Un client a payé. Il se
    tenait dans mon chemin, me bloquant la vue. Il a soulevé le
    mouchoir, l’a laissé retomber. A exigé d’être remboursé.
    Pendant que les deux hommes roulaient dans la poussière, j’ai
    soulevé le mouchoir. Il cachait quelque chose que je n’avais
    jamais vu. Quelque chose dont Ferdi avait dit que ça n’existait
    pas. Quelque chose dont M. Milgrom avait dit que c’était comme
    joyeux. Une orange.
    Les camelots me fascinaient plus que tout. Je restais des
    heures devant eux pendant qu’ils haranguaient les foules,
    bonimentant sur les trésors que dissimulaient leurs tentes ou
    leurs mouchoirs. Ils n’étaient jamais à court d’arguments.
    Lorsque je me couchais dans l’herbe ou dans une grange, la
    nuit, je murmurais dans l’obscurité :
    — Par ici, par ici ! Vous n’allez pas en croire vos yeux !
    Je rêvais de Bottes Noires désincarnés errant sur terre. Je
    rêvais de vaches se consumant. Je rêvais que l’ange de pierre
    baissait les yeux sur moi et me disait : «Je suis personne. »
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    J’arpentais les chemins et les rues. J’offrais mes services
    aux paysans en échange d’un repas et d’un lit de paille dans
    l’écurie. Là où le travail manquait, je prenais ma nourriture où
    je la trouvais. Je buvais l’eau qui emplissait les cratères de
    bombes.
    Je prenais le train. Comme

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