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Le piège de Dante

Le piège de Dante

Titel: Le piège de Dante
Autoren: Arnaud Delalande
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CHANT I
    La forêt obscure — mai 1756 —
    Francesco Loredan, Prince de la Sérénissime, cent seizième Doge de Venise, trônait dans la Salle du Collège, où il accueillait d’ordinaire les ambassadeurs. De temps en temps, il levait les yeux vers l’immense toile de Véronèse, La Victoire de Lépante , qui ornait l’un des murs de la salle ; ou bien ses pensées allaient se perdre au milieu des dorures du plafond, le regard noyé dans Mars et Neptune , ou Venise trônant avec Justice et Paix , avant d’être rappelé à l’urgence de l’affaire qui le préoccupait.
    Francesco était un homme âgé, au visage parcheminé qui faisait un contraste saisissant avec la pourpre lisse et unie dont il était entouré. Quelques rares cheveux s’échappaient de son bonnet et de sa corne ducale. Ses sourcils blancs et sa barbe achevaient de donner à sa physionomie une allure patriarcale tout à fait de circonstance, au regard des fonctions qu’il assumait au sein de la République. Devant lui se trouvait un bureau recouvert d’un dais sur lequel figurait un lion ailé sortant ses griffes, tout de puissance et de majesté. Le Doge ne manquait pas d’embonpoint, dans son vêtement somptueux. Une cape de tissu, ornée d’un mantelet d’hermine et de gros boutons, tombait sur ses épaules et recouvrait une autre robe, d’un tissu plus fin, qui glissait jusqu’à ses jambes gainées de rouge. La bacheta , le sceptre qui symbolisait le pouvoir dogal, reposait paresseusement entre ses bras. Ses mains, longues et déliées, arborant une bague frappée des armoiries et de la balance vénitiennes, serraient avec nervosité le compte rendu de la dernière délibération du Conseil des Dix. Celle-ci était accompagnée d’un courrier qui portait le cachet officiel de ce même conseil. Sa dernière réunion s’était tenue le matin même, dans des circonstances exceptionnelles. Le compte rendu informait Francesco d’une affaire pour le moins ténébreuse.
    « Une ombre passe sur la République, lui disait-on en conclusion, une ombre dangereuse dont ce meurtre, Votre Altesse Sérénissime, n’est que l’une des multiples manifestations. Venise est aux abois, les criminels les plus odieux s’y glissent comme des loups dans une forêt obscure. Le vent de la décadence plane sur elle : il n’est plus temps de l’ignorer. »
    Le Doge se racla la gorge, tapotant le courrier de ses doigts.
    Ainsi, un drame abominable est arrivé.

    Le Carnaval de Venise remontait au X e siècle.
    Il s’étendait à présent sur six mois de l’année : du premier dimanche d’octobre au 15 décembre, puis de l’Epiphanie au Carême. Enfin, la Sensa , l’Ascension, le voyait refleurir.
    La ville tout entière bruissait de ces préparatifs.
    Les Vénitiennes étaient de sortie : sous les masques, elles exhibaient la blancheur de leur teint, illuminées de parures, bijoux, colliers, perles et drapés de satin, les seins en coupe dans leurs bustiers étroitement lacés. Elles faisaient assaut de friselis et de dentelles. Leurs cheveux, de cette blondeur si rare, étaient arrangés avec le plus grand soin, en chignon, enroulés autour de diadèmes, à l’ombre d’un chapeau, épandus et ondoyants dans une liberté calculée, ou bien crépés, chinés, portés en coiffures les plus inattendues, les plus extravagantes. Toutes déguisées, elles jouaient les importantes : elles marchaient tête haute, selon les règles du portamento , affectant la dignité de la plus grande noblesse; de la tenue, du maintien, qu’elles affirmaient avec grâce et souveraineté. En ces temps de carnaval, n’étaient-elles pas les plus convoitées, les plus ardemment désirées, en un mot, les plus belles femmes du monde? Cette assurance tranquille était la source même de leur inspiration. C'était un déluge de beautés, un arc-en-ciel de couleurs charmantes; telle était glissée dans un fourreau de linon blanc, sans transparent, garni sur l’ourlet de falbalas dentelés; telle autre ajoutait à sa robe des manchons bouffants en gaze d’Italie, une ceinture de rubans bleus dont les extrémités volaient amplement derrière elle; telle autre encore portait au cou un grand mouchoir plissé, noué au creux de la gorge et ouvert en triangles soyeux, par-dessus une andrienne ou un panier, une ombrelle à la main. Ici, elles ajustaient leur moretta , maintenant ce masque noir en serrant avec les dents le petit ergot intérieur glissé dans leur bouche. Là,

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