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Le Passé supplémentaire

Le Passé supplémentaire

Titel: Le Passé supplémentaire
Autoren: Pascal Sevran
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1
    C’était au temps de ma splendeur.
    Ceux qui m’ont bien connu à cette époque vous le diront, j’avais tout pour être heureux. J’étais un beau garçon, élégant, un rien dandy même. Certaines photos, parues dans des magazines d’autrefois où l’on m’aperçoit parmi les invités d’un cocktail ou d’un vernissage, en témoignent encore. Je plaisais aux femmes, aux hommes aussi, d’ailleurs.
    On m’accueillait volontiers dans les endroits à la mode. Ma jeunesse et mon insolence faisaient merveille dans les salons.
    Je racontais partout que ma mère gouvernait l’Argentine sous le nom d’Evita Perón. On me croyait sur parole.
    On me croit toujours sur parole. Surtout lorsque je mens. Je dois avouer que je trouve cela assez plaisant. La plupart des gens n’aiment pas la vérité. Je les comprends. Elle est ennuyeuse. Mes rapports avec elle n’ont jamais été très bons.
    C’est vrai, j’ai la mémoire désordonnée mais je n’autorise personne à venir y mettre de l’ordre. Je m’arrange très bien ainsi.
    Je n’ai plus vingt ans, et si cela intéresse, je peux vous parler de mon grand-père, celui qui était antidreyfusard et néanmoins ami avec Zola, et qui me disait toujours : « Méfie-toi du progrès, des curés et des femmes. »
    Je peux aussi vous raconter comment j’ai découvert l’amour, sous M lle  Anita, dans un clandé de banlieue, un après-midi à cinq heures, parce que mon grand-père en avait décidé ainsi…
    — Anita, ma fille, voilà la relève, lui avait-il dit en me présentant. C’est un enfant, à toi d’en faire un homme.
    — Comptez sur moi, monsieur le comte.
    Mon grand-père était comte, et ça lui suffisait. Moi, j’ai cru longtemps que c’était un métier.
    — Allez, va petit, va.
    Il a bu du champagne en m’attendant. Je n’ai pas été long.
    C’est loin tout ça… Fréhel était belle, et, rue Boissy-d’Anglas, Cocteau baladait Radiguet, Pierre Drieu La Rochelle s’abîmait le cœur, déjà, et Picasso n’était pas mort, pas riche, et pas communiste.
    — Moi, déclarait-il, moi Pablo, je veux faire des enfants et des tableaux, mais pas avec le même pinceau.
    Ça faisait rire la grosse Andrée, sa maîtresse d’alors.
    — Et toi, mon Jean, qu’elle disait à Cocteau en s’écroulant sur ses genoux, tu me le feras voir ton pinceau !
    Et Jean disait oui. Il disait toujours oui, Jean.
    C’est pas comme mon grand-père qui disait toujours non.
    — Ce sont les femmes qui ont le devoir de dire oui, avait-il coutume de répéter.
    — Oui, répondait sa seconde épouse, qui n’avait pas l’esprit de contradiction.
    Elle était jeune encore, Valentine, quand mon grand-père l’a conduite à la mairie.
    Ce mariage fit quelque peu scandale dans la bourgeoisie du VII e  arrondissement. Il choqua les amis politiques de mon grand-père. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il leur lança sa célèbre formule : « La droite, oui, mais la droite libérale. » Personne, avant lui, n’avait songé à accorder ces deux mots.
    Un sacré bonhomme, le comte. J’aurais voulu lui ressembler.
    Devenue comtesse, Valentine s’efforça rapidement d’apaiser la rumeur publique. Elle remonta ses cheveux en un chignon convenable, elle rangea sa poitrine sous des corsages de drap fin, sans fantaisie, elle apprit à servir le porto et à s’intéresser aux conversations des dames, après dîner.
    En revanche, elle s’habitua moins facilement à m’entendre l’appeler grand-mère.
    Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait vraiment vu enfant. D’ailleurs, ai-je été enfant ? C’est probable, me dit-on. Il n’empêche que je me méfie : tant de gens parlent sans savoir !
    J’ai beau me pencher sur un éventuel berceau, je n’entends pas : « C’est tout le portrait de son père, vous ne trouvez pas ? Il est très éveillé pour son âge… »
    Non, décidément le parfum du talc anglais ne me rappelle rien. Il m’est sans doute arrivé de trébucher, je veux bien l’admettre, mais cela ne m’avance pas à grand-chose de le savoir.
    Valentine m’a donné la main quand je marchais tout seul. Elle n’était pas ma grand-mère, je n’étais pas son petit-fils. Il ne faut pas demander l’impossible !
    Tous les 14 juillet, le comte se mettait du coton dans les oreilles. De cela, je me souviens parfaitement. La gaieté populaire l’indignait. Il condamnait l’esprit de jouissance qui nous a fait tant de

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