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Le chat botté

Le chat botté

Titel: Le chat botté
Autoren: Patrick Rambaud
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Comité de sûreté générale. Robespierre et son frère Augustin, dit Bonbon, se tenaient le bras, derrière eux marchaient Saint-Just et le dévoué Le Bas, et Couthon le cul-de-jatte sur sa chaise roulante à manivelles, cette brouette tapissée de velours citron de la comtesse d’Artois qu’il avait raflée à Versailles. Saint-Aubin se faufila jusqu’au bas du perron pour s’esquiver, longea les bâtiments, rejoignit le quai, répandit l’heureuse nouvelle : « Robespierre a été arrêté! » Sur les berges à l’herbe roussie, des bateliers incrédules tiraient leurs chevaux de halage ou surveillaient les poutres de bois qui flottaient sur la Seine depuis l’Yonne ou la Marne. « Nous sommes libres! » braillait Saint-Aubin.
    Devant la forteresse du Grand Châtelet, il rencontra l’ordinaire procession du soir : des charrettes venues du Pont-au-Change emportaient vers l’échafaud les condamnés, pas un seul marquis mais le directeur d’un théâtre et son épouse, un fleuriste, deux tapissiers, un quincaillier, des braves gens dénoncés. Saint-Aubin rameuta les passants et les marchands qui, sous des grands parasols de toile cirée peinte en rouge, vendaient du drap, des fleurs et de la ferraille. « Nous sommes libres ! Robespierre est en prison ! » Une petite foule entoure bientôt les charrettes et entrave leur progression; Saint-Aubin saisit la bride des chevaux de tête, crie encore pour exalter ses nouveaux compagnons : « A bas la guillotine ! » Peu habitués à ce type de résistance, ignorant les derniers événements, les gardes sont débordés. Des costauds s’agrippent aux montants à claire-voie des voitures, ils veulent que les victimes du Tribunal s’échappent, mais celles-ci demeurent ahuries, ficelées, le cou bien dégagé, résignées.
    Voici qu’un rougeaud éméché, le plumet de travers, sabre nu, surgit au grand trot avec un peloton de cavaliers en habits bleus. Saint-Aubin reconnaît ce nabot sans front, aux paupières qui clignotent : le général Hanriot; ancien enfant de chœur, bonnetier sur les foires, devenu massacreur il commande désormais les sections des faubourgs, l’armée de Robespierre.
    — Laissez passer les charrettes !
    — Ton maître est en prison ! dit Saint-Aubin.
    — Non !
    Hanriot se retourne vers ses gendarmes :
    — Dégagez la place !
    Les gendarmes poussent leurs chevaux contre le rassemblement, bousculent, renversent, menacent de leurs pistolets. Frappé par un coup de bâton, un cheval se met à ruer. Des récalcitrants tentent de briser les roues des charrettes. La confusion règne. On court dans tous les sens, on s’éparpille dans les ruelles. Hanriot a remarqué le jeune Saint-Aubin qui essaie de regrouper les rebelles :
    — Ramenez-moi cet ennemi du peuple !
    Saint-Aubin s’enfuit par une venelle tordue vers la Vieille-Place-aux-Veaux. Les deux gendarmes à sa poursuite le rejoignent rue de la Triperie, si étroite qu’ils ne peuvent chevaucher de front. Dans ce quartier des abattoirs on égorge les animaux en pleine rue ou sous des petits auvents, le sang ruisselle et se fige entre les pavés, il y a des déchets partout. Même au pas, le premier cheval dérape sur des boyaux et s’effondre, son cavalier se brise la nuque contre le mur d’une maison. L'autre gendarme met pied à terre, dégaine son sabre, contourne avec prudence le cheval couché qu’agitent des tressaillements ; il aperçoit Saint-Aubin à l’angle de la rue de la Tuerie. Les bouchers qu’alertent ce raffut sortent des cours ou des porches, le gendarme les tient à distance en maniant son arme, voit enfin Saint-Aubin à quelques mètres, mais, trop tard, il n’a pas le temps de se garer du bœuf ensanglanté qui fonce, furieux de douleur, et l’encorne, le piétine, s’acharne, beugle, glisse, l’écrase. Arrivent d’autres bouchers qui achèvent l’animal au couteau en lui ouvrant la gorge. Saint-Aubin est parmi eux, il s’accroupit, les bottes souillées, rouges, veut récupérer le sabre lâché par le moribond. Il dresse l’oreille. Il entend dans les lointains battre des tambours, puis, il en est sûr, le tocsin sonne au beffroi de l’Hôtel de ville. Pour qui ? Pour Robespierre délivré par le peuple des pauvres ? Pour la Convention ?
    La nuit descendait et le représentant Delormel venait de quitter la salle de la Convention où l’on avait allumé les lustres et les hauts lampadaires à quatre foyers, car la séance continuait.

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