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Cheyenn

Cheyenn

Titel: Cheyenn
Autoren: François Emmanuel
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dont il a fini par découvrir le corps dans la pièce du fond. C’est sans le moindre doute que Lukakowski attribuait le crime à la bande de Skins qui faisaient régulièrement des descentes dans la filature. Sa description de ceux-ci est peut-être trop précise pour être vraie : ils venaient souvent à trois, il y avait parmi eux un grand type en combinaison de motard et un autre plus petit avec une cravate de cuir et un poing américain, celui-ci se faisait appeler Charlie. J’ai appris par la suite que ce signalement ne correspondait à aucun groupe connu de Skins, même si d’énormes tags cunéiformes projetés à la bombe sur les murs de la salle des machines attestaient que le lieu était sujet à ce type de fréquentations. Les enquêteurs auraient d’ailleurs pu se laisser intriguer par le fait que les agresseurs, s’ils étaient des habitués de l’endroit, auraient simplement pu pénétrer dans le bâtiment par l’issue de secours comme le faisaient les deux squatteurs, plutôt que de forcer le volet métallique. Mais je devine que les interrogatoires ont été compliqués par les contradictions de Lukakowski, ses incessantes digressions, sa mémoire embrouillée de vieil alcoolique. À moi il a donné deux autres versions des faits. Il m’a d’abord avoué qu’il était à la filature dans la nuit du 10 au 11 mais qu’il n’avait que très peu de souvenirs de ce qui s’était passé. Tout au plus se souvenait-il de deux agresseurs (et non pas trois) munis de lampes de poche et qui parlaient « avec un accent américain ». Lorsqu’il a repris conscience, il a appelé Cheyenn qui dormait dans la pièce vitrée. C’est en revenant voir quelques heures plus tard qu’il s’est aperçu de sa mort. La deuxième version m’a semblé plus crédible et il n’en a plus varié par la suite. Il était bien présent dans la filature lorsqu’il a entendu qu’on forçait le volet. Il est alors monté à l’étage pour se cacher. Dans une brume d’alcool il a entendu des cris mais il n’a pas osé descendre. Quand il n’a plus rien entendu, il a préféré quitter les lieux. Confusément il lui semblait que les agresseurs étaient au nombre de deux, et que l’un d’eux criait « quelque chose d’américain ». Sa mémoire ne pouvait en livrer davantage.
    Je n’ai pas saisi tout de suite pourquoi Lukakowski m’a livré une version où il apparaît sous un jour peu glorieux, lui dont la vantardise est une seconde nature. Mais sans doute étais-je à ses yeux au-dessus des lois et des hommes de loi, auréolé du prestige du faiseur de films. Même s’il n’avait jamais vu le film, il se souvenait des jours de tournage comme d’un moment illuminé où quatre hommes, armés de perches, projecteurs et caméras, étaient descendus de la grande tour de la Télévision pour immortaliser son témoignage. Alors c’est à moi qu’il réservait sa pleine vérité, non seulement sur ce qui s’était passé mais sur la signification de l’événement. À propos du mobile du crime il évoquait en les amalgamant la violence gratuite des Skins et des « Américains » sans que je comprenne trop ce que recouvrait cette appellation. Quand il prenait l’idée à ces types de faire une descente dans la filature, disait-il, il valait mieux filer en douce car ces gens-là « frappaient pour frapper », trop heureux de se payer un homme sans défense. Des larmes lui venaient aux yeux lorsqu’il évoquait son ami « qui ne demandait rien, qui ne dérangeait personne, le dernier homme qui aurait mérité ça…». Et il le décrivait comme je l’avais imaginé pendant le tournage du premier film : un grand fou errant et soliloquant, occupé à des besognes maniaques, ramassant des objets qu’il fourrait dans son sac ou traçant des signes sur de menus papiers pour les déposer au hasard de son errance dans des lieux qui n’avaient de sens que pour lui. Mais le regard de Lukakowski ne s’attardait qu’un temps sur son compagnon de squat, il reparlait un peu du chien qui avait été écrasé par un camion un mois avant le drame puis il revenait assez vite s’apitoyer sur lui-même, se répandre en déclarations fumeuses à propos des évolutions de la société et réoccuper ainsi avec complaisance tout l’espace de l’écran, exactement comme dans le premier film lorsque nous sous-titrions sa voix pâteuse et nous amusions de sa faconde. Parfois la caméra élargissait alors le champ,

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